Oncle Octave textre de 2004 légèrement amendé et validé le 15 janvier 2023
Octave Gélinier s’est suicidé vendredi 20 août 2004 au matin. C’est ce que j’ai appris en téléphonant à Bernadette vendredi en soirée, alors que Bernadette était sur la route de Thonne les Prés, à peu près au niveau de Charleville-Mézières ou bien de Sedan.
Cela m’a fait un choc car je sentais les sentiments de découragement, de tristesse, de bilan extraordinairement lucide sur soi que faisait sur lui-même et sur son état de santé Oncle Octave. Cette nouvelle vendredi soir 20 août 2004 arrivait dans un contexte de préparation de la fête du lendemain samedi 21 août 2004, fête des jumelles et la fête de Françoise et Catherine, avec Jacques et moi-même autour en accompagnement n’avait pas à être impactée par une nouvelle triste et prévisible. Le mot de triste ne correspond pas exactement à mon état de vendredi soir : un état de regret, de révolte vis à vis de moi-même et de l’entourage, un entourage aussi intelligent, aussi instruit, aussi riche sur tous les plans. Richesse matérielle extrême pour certains, pas la majorité, car la majeure partie de la famille est catholique et n’est pas forcément si compétente que cela en matière de gestion de l’argent.
La dernière fois que j’ai vu Oncle Octave, c’est chez Odile de Sinety, et nous avions eu deux repas quasiment en tête à tête avec Oncle Octave : il validait des informations médicales avec Bernadette, il avait quelques mots d’intérêt sur mes activités à France Telecom. J’ai toujours écouté avec le plus grand respect ce que pouvait dire Oncle Octave. Il s’est certainement trompé comme tous. Il a eu son heure de gloire en tant qu’expert économique et j’ai eu la chance d’assister à un de ses séminaires de direction générale dans un hôtel Mercure je crois, en séminaire résidentiel. Tout le monde pesait entre 300 millions de Francs et 2 milliards de chiffre d’affaires, sauf moi qui était haut fonctionnaire comme on disait à l’époque, par mon passage à l’école nationale supérieure des PTT. La partie passage ENA m’apportait une considération : il a fait cela. Un peu comme tout ce que chacun a pu faire, comme Jacques ou Françoise. Mais l’intelligence au quotidien, celle que met en œuvre Catherine, par exemple, qui peut être la plus forte de nous 4, en fait, on ne sait pas !
Catherine, avec un bon coach, peut faire un excellent député européen.
Mais combien de temps veut elle y consacrer ?
Alors, ce type d’intelligence, Oncle Octave, par exemple, me l’a fait découvrir, simplement en faisant émerger une information qu’il met à la surface : les travaux canadiens sur les différents type d’intelligence.
Oncle Octave était passionné par tout ce qui est pédagogie. Je me souviens combien ses séminaires étaient d’une densité extrême : ce n’était pas du tout l’oncle Octave des fêtes familiales ou bien des repas. Son professionalisme de conseil avait été énormément travaillé.
J’ai compris avec beaucoup de retard combien il avait vu avant les autres les apports des nouvelles formes de contrôle de gestion. Je l’ai connu à l’époque où tout le monde se tournait vers les nouvelles de méthodes de management par la qualité issues du Japon, et Oncle Octave était un ingénieur curieux, plus que curieux, passionné par toutes les choses de tous les domaines.
Il est curieux que je n’ai pas encore écrit un mot sur son handicap pourtant totalement visible. Oncle Octave trainait une jambe invalide sur une paire de béquilles. Il avait eu la polyomélithe au Mexique, quand il était jeune, de l’ordre d’une dizaine d’années.
Oncle Octave, je l’ai découvert également au travers du livre, notre Beaumont, un livre d’une richesse extraordinaire, à l’image de la richesse artistique, spirituelle pour ne pas parler de la richesse matérielle de ces deux châteaux, l’un du 13 ème siècle, l’autre du 19 ème siècle dans lesquels vivaient durant les grandes vacances Mamico, Oncle Abbé, Oncle Paul et Oncle Octave.
L’année dernière, j’ai fait des parallèle entre la campagne de la Meuse, du Nord Meusien et cette campagne du Nivernais.
Quand on utilise l’expression « faire le deuil », c’est bien comme on dit faire un travail qui signifie que nous ne verrons plus jamais cette personne. C’est un plus ou moins grand déchirement. C’est une occasion qui ne se renouvelera plus. Pour un chrétien qui a la foi, il reverra au paradis toutes les personnes de son entourage qui sont décédées. Mais c’est bien lointain. Dans l’immédiat, il s’agit d’une perte irrémédiable. Alors beaucoup d’événements ont été vraiment tristes et me tirent vers le bas, vers une forme de nostalgie. Quand je suis arrivé dans ma belle-famille, j’ai compris petit à petit qu’elle était importante numériquement, et qu’il y avait des figures : oncle Abbé, Oncle Paul, qui était artiste et grincheux, oncle Octave qui me séduisait le plus. Chaque fois, c’était un enrichissement et je le considérais comme tel. Sans doute que c’est cela, recevoir. L’expression brillant, « Etre brillant intellectuellement » lui colle bien. Alors je l’ai vu soumis à la critique. Dès que quelqu’un est connu, il peut être critiqué ; J’avais entendu à l’ENA cette école si au fait de ce qui est nouveau que la Direction Participative Par Objectifs était dépassée, que Octave Gélinier était un homme du passé. Sans doute un jeune enarque de gauche, à l’heure où la politique économique de gauche engloutissait les milliards de francs gagnés par ces PME familiales si chères au cœur d’Oncle Octave.
Oncle Octave s’intéressait aux jeunes pousses, aux nouveaux projets, à tout ce qui était innovant et pouvait apporter un enrichissement pour l’homme. En même temps, je n’ai pas eu la confirmation qu’il avait su s’occuper de ses jeunes enfants, qui n’avaient pas non plus une mère présente, car très occupée par ses cours de danse dans leur maison individuelle de l’avenue Junot, dont j’ai entendu parler mais où je n’ai jamais mis les pieds.
Je l’aurai vu 3 fois je pense au 12 rue Kléber à Levallois Perret, dans un endroit en fait d’accès mal commode.
La CEGOS, c’était sa vie. Il ne pouvait plus y aller depuis quelque mois.
Bernadette m’a dit qu’il avait perdu quelques facultés intellectuelles suite à son anesthésie. Il avait encore écrit un article pour la Croix en juillet, et lorsque Oncle Octave écrivait, il était vivant, il était actif.
Dans une de nos dernières et passionnantes discussions, il m’avait manqué du temps pour lui dire que je n’étais pas d’accord avec lui, ou bien que j’avais besoin de quelques explications supplémentaires, suite à son article sur la vision économique des 16000 ou 17000 morts de la canicule de l’été 2003.
Pour moi, c’est toujours des morts qui arrivent trop tôt, et j’ai trop envie de retenir par la main tous ceux qui nous quittent. Oncle Octave, je lui tendrais bien la main, mais l’oncle Octave fait partie de ces hommes qui ne rendent pas trop visible ses sentiments. Oncle Octave est généreux. Il donne tout et il ne garde rien. Oncle Octave ne fait que produire toute sa vie ; il a emmagazinné de la connaissance, mais c’était pour la retraiter dans son prodigieux cerveau et la restituer pour le plus grand bénéfice de tous.
Je voyais bien que sa vision devenait de plus en plus pessimiste, il avait une vision pessimiste de l’élargissement de l’Europe à propos des intérêts des anciens pays européens. Lui si entreprenant trouvait que l’élargissement représentait des menaces pour les anciens pays. La part de risque à tout projet qu’il savait bien prendre sans doute plus jeune, là, pour l’élargissement de l’Europe, cela l’inquiétait.
Dire que les vieux avaient suffisamment vécu et qu’ils coûtaient bien cher à la société pour un bien faible profit pour la personne âgée qui souffre.
En fait moi qui me positionne toujours du côté de l’intérêt de la personne, je ne regarde que le bilan personnel que fait chacun.
Et dans le cas de l’oncle Octave, Octave a fait un bilan pour lui, avec une balance qui penchait sur le non intérêt à vivre en raison de blocages nombreux pour ses déplacements, et sans doute également cette baisse des capacités intellectuelles avec son anesthésie (Thèse de Bernadette).
Je l’avais vu également se taper un bon whisky lors de notre avant dernier repas chez lui. Cela m’avait étonné. Mais il était si content. Je me souviens avoir discuté avec lui de ce livre unique que sa sœur, Marie-Cécile, avait réalisé sur leur Père. Livre qu’il nous avait dit ne jamais avoir lu.
Quand je lui avais dit qu’il était important d’écrire, il avait dit que pour lui c’était des souvenirs qui étaient dans la tête et n’avaient point besoin d’être écrits.
Pourtant, comment on fabrique un oncle Octave, peut-être qu’un bout de la réponse est dans ce livre qui me semble, à moi, totalement passionnant.
Le drame de l’oncle Octave reste sa jambe. Pourquoi Oncle Octave n’a pas fait une fondation pour le traitement de la maladie dont il avait été la victime ?
Oncle Octave peut-être niait son handicap.
Tellement de questions pour moi encore aujourd’hui.
Ce 25 aout 2004, Pierre Mattei m’envoie un article du Monde sur Octave Gélinier. Il voit qu’Octave Gélinier est le contraire de Laurent Mialet.
Cela, ça se comprend.
On ne peut pas véritablement les comparer.
Donc en fait, j’ai bien défini désormais la source de ma frustration : j’aurais voulu avoir un échange avec lui, peut-être effectivement avec l’illusion d’avoir une influence, un impact. A la différence sur ce que je dis au niveau des personnes que j’accompagne avec mon image des tournant, à gauche, à droite, en frein ou en accélération, en montant ou bien en descendant.
C’est l’idée de la neutralité parfaite dans un accompagnement, très loin de l’idée d’un accompagnement qui se soucie réellement de la personne. Octave Gélinier accompagnait des structures, des entreprises humaines, et il aimait ces entreprises : il aimait les actions complexes des hommes faites pour créer des richesses utiles à l’homme. Si on parle d’accompagnement de façon neutre, cela veut dire liberté.
Il y a aussi l’idée d’une absence totale de jugement.. Accompagnement sans jugement, en se gardant bien d’avoir un effet d’accélération ou de frein, d’orientation différente sur une des composantes du mouvement.
Accompagnement totalement non impliquant pour l’accompagnateur :
Cela, on le présente de façon positive, si on le veut, un accompagnement distant, non impliqué, alors qu’il peut y avoir une place pour un accompagnement qui prend parti, qui donne confiance.
Dans l’article du monde, j’apprends quelques petites choses :
Né à Corbigny dans la Nièvre le 9 novembre 1916 ; c’est à rapprocher de la célèbre photographie de Valentine Gélinier, donc sa tante, qui date de la même époque.
Un point : pas de photographies dans le livre « notre Beaumont »
Alors, aurais je voulu bénéficier des conseils de l’oncle Octave ?
Oui, j’en ai bénéficié et de la meilleure façon, quand il s’est adressé à un auditoire. Je bénéficie beaucoup plus de l’enseignement de quelqu’un quand il s’adresse à un groupe
27 aout 2004 :
Pierre rapporte au 1 rue des Ardennes une photocopie d’une lettre manuscrite de l’oncle Octave qui indique :
A mes enfants, familles, collègues et amis
Chers proches de mon cœur,
Ma plus grande peine est la peine que mon geste peut vous causer. Pardonnez-moi.
Vous qui avez souvent loué mon courage méthodique pour affronter positivement de très lourds handicaps, jusqu’à l’âge de 87 ans, devez être choqués par ma mort programmée qui vous apparaît peut-être comme une lâcheté devant de plus grandes épreuves.
En fait le courage ne me manque pas, mais je lui assigne une limite : lorsqu’il devient déraisonnable, ne faisant qu’entretenir une situation négative pour tous.
Ma chute du 14 juin n’a pas entraîné seulement des fractures multiples et un long séjour à l’hôpital, elle m’a infligé plusieurs complications et a surtout accéléré l’affaiblissement irréversible de ma jambe droite (la »bonne ») qui ne pourra plus jamais me soutenir.
Dès lors, ma seule perspective crédible n’est pas seulement la dépendance dans la douleur liée à l’impuissance motrice, mais l’évolution inexorable vers l’état de grabataire semi-dépendant de mains peu connues, dont la vie de grand vieillard est toute remplie par le souci d’une souffrance incessante : situation éxécrable pour celui qui la subit, et pénible aussi pour tous ses proches. Certes les plus proches par le cœur ou par la profession m’ont dit que mon impuissance motrice ne diminuait pas la valeur de ma présence maintenue, soutenue par les techniques modernes et par l’élan d’affection qui se porte vers moi.Cet élan me touche profondément, mais il n’efface pas le fond de vaine douleur venant du grabataire et de ceux qui l’entourent. Tout le monde y perd…et l’Etat s’y ruine.
Pour éviter cet enfer, j’ai décidé d’agir vite pendant que j’en avais encore la force, et de réaliser aujourd’hui le suicide autonome propre que j’avais préparé pour plus tard, face à une nécessité éventuelle. C’est en toute autonomie que j’ai réalisé seul l’acte qui me permet de « mourir dans la dignité »
Vous que j’aime, pardonnez-moi ce geste qui vous choque
Je suis sûr que Dieu me pardonne
O Gelinier
19 aout 2004
Vendredi 28 août 2004-08-27
J’ai assisté à la messe à 11 heures, dans l’église Saint Justin à Lavallois.
Sa sœur Marie-Cécile a parlé et nous a rapporté ses propos l’avant-veille de son suicide. Elle nous dit qu’il avait pris sa décision et qu’il était serein.. Leur première discussion a duré 2 heures 30 ; elle l’a même trouvé plein d’humour.
Elle lui a retéléphoné le lendemain, et son état de sérénité était identique à celui de la veille.
Benoist a permis que cette célébration soit touchante et digne. Les proches professionnels de l’oncle Octave se sont exprimés à la fin, avant que chacun fasse le signe de croix et l’aspersion sur le cercueil.
Aujourd’hui mercredi 5 mars 2008, je dois ajouter, à la relecture de ce texte, que maintenant, c’est Marie Cécile Gélinier, épouse Ortigues, qui vient de partir. Mamico a été a la levée du corps samedi 1 er mars 2008 et elle a été accompagnée par Bernadette. Mamico a eu besoin d’être accompagnée, tout simplement parce qu’elle considérait Marie-Cécile Gélinier comme une sœur.
Marie-Cécile s’est mariée à un prêtre catholique. Ceci n’a pas été accepté dans la famille.
Bernadette l’apprend de Mamico la semaine dernière seulement : on est étonné de la durée de tels secrets familiaux, c’est un tel tabou qu’une femme qui épouse un prêtre défroqué, comme on dit…
Alors une histoire avait été racontée, elle aurait changé de religion, elle se serait mariée en fait avec un pasteur protestant. C’est bien étrange pour moi, et pourtant, c’est parfaitement réel !
Une chose à noter : nous avons fait une petite fête familiale au 1 rue des Ardennes, ce qui est maintenant assez rare, car nous nous protégeons des invasions familiales ! Les fêtes, oui à Thonne les Prés, non à Brétigny sur Orge. A Thonne les Prés, tout le monde est invité et nous sommes protégés par la distance…
Et à cette rare fête, l’époux de Marie Cécile était venu, et il avait cassé une de nos chaises si bon marché
Bernadette m’a dit que c’était la première fois qu’il venait à une fête familiale. J’ai été particulièrement heureux, quand je l’ai su, de savoir que nous l’avons accueilli. Il est mort quelque temps avant son épouse.
Oui, la porte ouverte, c’est bien, particulièrement quand elle concerne un cas comme cela, l’ancien prêtre marié.
Oui, il me semble que c’est quelque chose d’heureux que cet accueil.
Fin le 5 3 2008 vers 17 heures 51 au 33 rue Poncelet Paris 17 ème.
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